Cette histoire se déroule au Viêt Nam, au XIXe siècle, dans le port d’estuaire de Hôi An, au sud de Hué, l’ancienne citéimpériale. L’un des plus beaux édifices religieux de cette ville est le temple de Quan Công.Quan Công est un héros légendaire du célèbre roman historique chinois les trois royaumes (XIVe siècle). C’est un général réputépour sa droiture, sa loyauté et sa grandeur d’âme. Il n’est pas rare au Viêt Nam que des figures du passésoient l’objet d’un culte. Les temples qui leur sont dédiés sont des lieux oùl’on recherche conseil, soutien et paix de l’âme.
Certains détails de ce récit sont puisés dans mon histoire familiale. Ma grand-mère du Viêt Nam ne prenait aucune décision d’importance sans avoir consultél’un des devins et diseurs d’horoscope tenant boutique dans les cours de temples bouddhiques.Mes grands-parents possédaient un mainate savant. L’oiseau noir, vif et volubile était capable d’imiter les gargarismes de mon grand-père faisant sa toilette matinale.De sa voix métallique, le volatile bavard faisait :« Glouglou... Glouglou ! »
Le culte des ancêtres est une pratique encore très répandue au Viêt Nam. Un autel, consacréàce rite, est aménagédans la plupart des maisons vietnamiennes. Cet autel est souvent orné de fleurs et de bougies. La famille y brûle régulièrement de l’encens.
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À l’atelier aux lampions, Fleur d’eau se faisait du souci pour Glou-Glou. Voilà quelque temps que son mainate ne chantait plus. Plus jamais il ne s’amusait à imiter les gargouillements que faisait Océan, le papa de Fleur d’eau en se lavant les dents : « Glouu-glouu, glouu, glouu ! » Plus jamais on ne l’entendait répéter des mots prononcés autour de lui. Des mots comme « soupe de nouilles ! »ou « gros crapaud-buffle ! »
—On dirait qu’il est malheureux, dit un matin Fleur d’eau à sa mère, Reflet de Lune, qui s’apprêtait àpartir pour le marché.
— Emmenons-le avec nous, proposa-t-elle. Nous le montrerons àM. Bô, l’oiselier. Il pourra sûrement nous renseigner !
— Grand-mère, as-tu besoin de quelque chose ? demanda Fleur d’eau.
— Oh non ! répondit Mme Prune, la grand-mère. Ou alors rapporte-moi juste un paquet de bâtonnets d’encens pour l’autel des ancêtres.
— De l’encens ? D’accord ! répondit Fleur d’eau.
— Allons, maintenant, file ! Tes parents t’attendent.
— Prends bien soin de Nuage et de Perle, Grand-mère ! s’écria Fleur d’eau en dégringolant les marches du porche.
Aux abords du marché de Hôi An, il y avait une marchande de confiseries. Sa spécialité était le « xôi », riz gluant cuit à la vapeur, avec du coco râpé et du sucre. Elle vendait aussi du nougat et de la marmelade de haricots.Le parfum de ces friandises embaumait la rue. Impossible d’y résister !
— S’il te plaît, Papa, je peux avoir un gâteau de riz gluant ? supplia Fleur d’eau.
Océan s’arrêta chez son ami Dai, le barbier-auricure. Dai coupait les cheveux et la barbe, bien sûr, mais àla demande, il vous nettoyait les oreilles, les yeux et même le nez ! Tân le pêcheur était déjàinstallésur le banc du coiffeur. C’était un ami de la famille.
— Alors, Océan, tu promènes ton mainate aujourd’hui ? s’écria joyeusement le vieux Tân Ton. Glou-Glouva nous chanter la sérénade ?
— Hélas, non ! répliqua Océan. M. Glou-Glou neveut plus parler.
— Nous allons le montrer àM. Bô, l’oiselier ! annonça Fleur d’eau en attrapant la cage que lui tendait son père.
Au marché, Reflet de Lune s’arrêta devant l’étalage d’une marchande d’étoffes.
—Ma fille, je dois choisir des tissus. Tu as besoin de nouveaux vêtements. C’est que tu grandis àtoute allure, petite pousse de bambou ! J’en ai pour un petit bout de temps, alors tu peux aller jouer dans la cour du temple. Mais surtout ne t’en éloigne pas !
— Oui, Maman, répondit Fleur d’eau. J’emmène Glou-Glou, sinon il va s’ennuyer.
Le temple de Quan Công était à deux pas de là. Les enfants y étaient toujours les bienvenus, à condition de ne pas troubler la quiétude des lieux. D’habitude, Fleur d’eau aimait s’attarder au bord du bassin à regarder évoluer les poissons chinois aux longues nageoires à falbalas. Cette fois, sans même leur jeter un regard, elle traversa la cour ensoleillée du temple, et se dirigea vers la pénombre de l’autel dédiéau général Quan Công.
Fleur d’eau s’inclina profondément devant la statue de Quan Công. Revêtu de son armure, le général des temps anciens avait grande allure. L’autel baignait dans un épais nuage d’encens. Était-ce l’encens qui lui piquait les yeux, ou l’inquiétude qu’elle éprouvait pour son compagnon muet, toujours est-il que des larmes coulèrent sur les joues de Fleur d’eau lorsqu’elle prononça cette supplique : « Ônoble héros, daigne prendre mon humble mainate sous ta protection ! »
En sortant du sanctuaire enfumé, Fleur d’eau fut éblouiepar la lumière du jour. Elle se réfugia sous un auvent et vit une dame qui la regardait en souriant.Encouragée par son air bienveillant, Fleur d’eau s’adressa àelle :
—Vous êtes la voyante du temple, n’est-ce pas, madame ?
— Oui. Tu as deviné. En effet, je contemple le passé et j’interroge l’avenir.
— Mon mainate est malade. Il ne veut plus ni chanter ni parler. Pouvez-vous prédire l’avenir de Glou-Glou ?
— Qu’il choisisse l’une de ces baguettes ! dit la devineresse.
Sur chacun des bâtonnets était inscrit un chiffre.
— Attendez, madame, c’est que je n’ai presque pas d’argent, murmura Fleur d’eau.
— Qui te parle d’argent ? répliqua la diseuse de bonne aventure.
Fleur d’eau sortit l’oiseau de sa cage et, sans se faire prier, Glou-Glousaisit délicatement de son bec une tige de bambou lustrée par les années. La diseuse d’horoscope lut alors le chiffre figurant sur la baguette. Elle ouvrit ensuite un grimoire aux pages noircies à force d’avoir été feuilletées.
— Petite fille, ce livre est mon bien le plus précieux. C’est le kim van Kiev, le célèbre poème du grand Nguyên Zu, dit la voyante. La baguette choisie par ton mainate correspond à une page de ce livre, et cette page renferme un vers qui va nous éclairer sur l’avenir de ton compagnon. Voici ce que je lis :
Glaciale lui semblait sa chambre
Son cœur soupirait après un autre cœur.
Ayant terminé ses emplettes, Reflet de Lune retrouva Fleur d’eau, et lui raconta sa matinée.
—J’ai trouvé un coton bleu pour faire de nouvelles tuniques à ton père, du lin lie-de-vin pour la robe de Grand-mère, et même un joli carré de brocart rouge pour te confectionner un dos-nu ! s’exclamait Reflet de Lune. Tu es contente ?
Pour toute réponse, Fleur d’eau haussa les épaules et dit :
—Maman, on va chez l’oiselier, maintenant ?
— On y va, on y va, soupira Reflet de Lune. Je pensais te faire plaisir, mais je vois que tu es décidément très préoccupée par le cas de Glou-Glou !
Reflet de Lune et Fleur d’eau retrouvèrent Océan devant l’échoppe de M. Bô. Il y avait làdes oiseaux de toutes sortes.Perchéau bras de l’oiselier, Glou-Glou, indifférent àtout, se laissait examiner.
— Je ne lui vois aucune maladie, déclara enfin M. Bô, en se grattant la tête. Cet oiseau semble être en parfaite santé.
— Mais que faire, alors ? dit Reflet de Lune.
— Moi je sais ! s’exclama alors Fleur d’eau.
Et Fleur d’eau prononça les vers déclamés par la voyante :
Glaciale lui semblait sa chambre
Son cœur soupirait après un autre cœur.
Elleavait à peine achevé sa phrase qu’une voix nasillardeet métallique retentit. « Un autre cœur ! Un autre cœur ! » On se dévisagea, stupéfait.C’était Glou-Glou.Le mainate avait parlé !
—Mais bien sûr ! Comment n’y ai-je pas pensé ? s’étonna l’oiselier dans un éclat de rire. Cette petite fille a bien du bon sens !
Et promenant Glou-Glou à son bras, l’oiselier s’arrêta devant la cage d’une jolie femelle mainate à la robe de jais. Aussitôt, Glou-Glou se redressa, bomba le torse et se mit à faire le beau. « Un autre cœur ! Un autre cœur ! » répétait-il. Le mariage des deux oiseaux fut prononcé sur-le-champ.
Sur le chemin de la maison, Glou-Glou ne cessa de prendre des poses tout en gazouillant. Il semblait roucouler des compliments àsa belle. Celle-ci sautillait dans sa cage avec allégresse, en froufroutant des ailes.
—Il faut lui trouver un nom, dit Océan àsa fille.
— Et si on l’appelait Frou-Frou ? dit Fleur d’eau.
Ce nom fut adoptéd’emblée.De retour à l’atelier aux lampions, grande fut la joie de Nuage le canard et de Perle le chat qui voyaient leur ami le mainate ainsi ragaillardi.
— J’espère qu’ils vont faire des petits, Grand-mère !dit Fleur d’eau, en admirant le jeune couple.
Mme Prune s’amusa beaucoup de cette remarque et se tournant vers Fleur d’eau, elle ajouta :
—Tu as pensé à mon encens !
Marcelino Truong
La voyante du temple
Paris, Gautier-Languereau, 2005
Note de l'auteur
En 1995, cinquante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, j'ai rencontré la femme dont il est question dans cette histoire. Mon mari et moi, assis sur le bord d'un trottoir de Rothenburg, en Allemagne, regardions une équipe de nettoyeurs ramasser les débris du toit de l'hôtel de ville. La nuit précédente, une tornade s'était abattue sur ce joli village médiéval; il y avait des gravats un peu partout. Un vieux commerçant qui se trouvait là nous a dit que les ravages causés par cette tempête étaient comparables à ceux de la dernière offensive des Alliés pendant la guerre. Le commerçant est retourné dans sa boutique et une dame, assisse près de nous, s’est présentée sous le nom d'Erika.
♦♦♦♦
Elle nous a demandé si nous étions venus faire du tourisme dans la région. Quand je lui ai répondu que nous venions de passer deux semaines à Jérusalem pour y mener des recherches, elle a avoué, avec un soupir, qu'elle avait toujours voulu y aller mais n'avait pas les moyens de s'offrir le voyage. Voyant qu'elle portait à son cou une chaîne en or ornée d'une étoile de David, je lui ai dit que, après notre passage en Israël, nous avions traversé l'Autriche en voiture et visité le camp de concentration de Mauthausen. Erika m'a confié qu'un jour elle était allée en visite à Dachau, mais n'avait pu se résoudre à franchir la porte.
Et puis elle m'a raconté son histoire…
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Entre 1933 et 1945, six millions d'hommes et de femmes de mon peuple furent tués. Beaucoup furent fusillés. Beaucoup moururent de faim. Beaucoup finirent incinérés dans des fours ou asphyxiés dans des chambres à gaz. Pas moi.
Je suis née en 1944. Je ne sais pas quel jour. Je ne sais pas comment je m'appelais à ma naissance. Je ne sais pas dans quelle ville ni dans quel pays je suis née. Je ne sais pas si j'ai eu des frères ou des sœurs. Ce que je sais, c'est que, âgée de quelques mois à peine, j'ai échappé à l'Holocauste. Souvent, j'imagine ce qu'était la vie des membres de ma famille lors des dernières semaines que nous avons passées ensemble. J'imagine mon père et ma mère, dépouillés de tous leurs biens, forcés à quitter leur maison, envoyés au ghetto. Peut-être avons-nous ensuite été expulsés du ghetto. Mes parents avaient sûrement hâte de quitter le quartier clos de fil de fer barbelé où ils avaient été relégués, d'échapper au typhus, au surpeuplement, à la crasse et à la faim.
Mais avaient-ils la moindre idée de leur destination ? Leur a-t-on dit qu'ils allaient être emmenés vers un lieu plus accueillant, où ils trouveraient de quoi manger, où ils auraient du travail ? La rumeur qui évoquait à mots couverts les camps de la mort était-elle arrivée jusqu'à eux ? Je me demande ce qu'ils ont éprouvé quand on les a conduits à la gare avec des centaines d'autres Juifs. Entassés dans un fourgon à bestiaux. Debout les uns contre les autres. Ont-ils été pris de panique lorsqu'ils ont entendu que l'on barricadait les portes ?
De village en village, le train a dû traverser des paysages champêtres étrangement épargnés par la terreur. Combien de jours sommes-nous restés dans ce train ? Combien d'heures mes parents ont-ils passées serrés l'un contre l'autre ? J'imagine que ma mère me tenait tout contre elle pour me protéger de la puanteur, des cris, de la peur qui régnaient dans ce wagon bondé. Elle avait certainement compris qu'on ne l'emmenait pas en lieu sûr.
Je me demande où elle se trouvait précisément. Était-elle au milieu du wagon ? Mon père était-il à côté d'elle ? Lui a-t-il dit d'être courageuse ? Ont-ils parlé de ce qu'ils allaient faire ? Quand ont-ils pris leur décision ? Ma mère a-t-elle dit : « Pardon. Pardon. Pardon » ? S'est-elle frayé un chemin parmi cette masse humaine jusqu'à la paroi en bois du fourgon ? Tout en m'enveloppant bien serrée dans une couverture chaude, a-t-elle murmuré mon nom ? A-t-elle couvert mon visage de baisers, m'a-t-elle dit qu'elle m'aimait ? A-t-elle pleuré ? A-t-elle prié ?
Lorsque le train a ralenti, le temps de traverser un village, ma mère a dû regarder par la lucarne du fourgon à bestiaux. Aidée par mon père, elle a dû écarter à grand-peine le treillis de barbelé qui condamnait l'ouverture. Elle a dû me soulever à bout de bras vers la faible lueur du jour. La seule chose que je sache avec certitude, c'est ce qui est arrivé ensuite. Ma mère m'a jetée par la fenêtre du train.
Elle m'a jetée hors du train sur un petit carré d'herbe, au ras d'un passage à niveau. Des gens attendaient que le train passe; ils m'ont vue tomber du fourgon à bestiaux. Sur le chemin qui la menait à la mort, ma mère m'a jetée à la vie. Quelqu'un m'a ramassée et conduite chez une femme qui s'est occupée de moi. Elle a risqué sa vie pour moi. Elle a évalué mon âge et m'a attribué une date de naissance. Elle a décidé que je m'appellerais Erika. Elle m'a donné un foyer. Elle m'a nourrie, vêtue, envoyée à l'école. Elle a tout fait pour moi.
À vingt et un ans, j'ai épousé un homme merveilleux. Il m'a soulagée de la tristesse qui me saisissait souvent, il a perçu mon désir d'appartenir à une famille. Ensemble, nous avons eu trois enfants, qui ont aujourd'hui leurs propres enfants. Dans leur visage, je reconnais le mien. On disait jadis que mon peuple serait un jour aussi nombreux que les étoiles au firmament. Six millions d'étoiles sont tombées entre 1933 et 1945. Chacune correspond à un membre de mon peuple dont la vie a été déchirée, l'arbre généalogique déraciné.
Aujourd'hui, mon arbre a repris racine. Mon étoile brille encore.
Ruth Vander Zee
L’étoile d’Erika
Toulouse, Milan Jeunesse, 2003
Moi, je vous le dis : il faut se méfier des parents. Surtout des mamans. On mène une petite vie tranquille, avec ses copines, son école et ses patins à roulettes et... tout change. Voici ma triste histoire.
Je me promenais dans la rue, sans penser à rien, main dans la main avec maman. Soudain, une dame surgit devant nous.
— Madame, Madame ! s’écria-t-elle. Quelle jolie petite fille vous avez là ! Elle est ravissante avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus !
Maman était toute contente.
— Voici ma carte, dit la dame. Je m’occupe des auditions pour les publicités à la télévision. Nous cherchons une petite fille comme la vôtre pour une pub de yaourt. Si cela vous intéresse, venez demain matin à cette adresse.
Maman n’eut pas le temps de répondre, la dame était déjà partie.
— Ça te plairait de passer à la télé ? me demanda maman.
— Je ne sais pas, répondis-je. Je n’ai jamais essayé.
— On peut toujours aller voir, décida maman.
L’enfer avait commencé.
♦♦♦♦
Maman voulait que je porte ma robe rouge, celle que m’a offerte ma mémé.
— Mais elle me gratte ! protestai-je.
— Je vais te mettre des nœuds dans les cheveux, dit maman. C’est tellement mignon !
— Les nœuds, c’est pour les bébés !
— Tu auras l’air d’une poupée de porcelaine, répondit maman. Arrête de discuter, Caroline, va t’habiller !
Il faisait très chaud.
J’étais aussi rouge que ma robe en arrivant au rendez-vous.
Maman poussa la porte du studio de télévision. Et là... Horreur !
Cinquante petites filles blondes aux yeux bleus attendaient dans la même pièce ! J’avais l’impression d’être enfermée dans le labyrinthe à la foire. Celui où il y a des miroirs partout. Ça criait de tous les côtés. J’ai cru que j’allais devenir sourde. Je voulais repartir, mais maman ne voulait pas.
— Tu es la plus jolie, dit maman. Je suis sûre que tu seras choisie.
Je n’ai pas été choisie. Ils ont dit que j’étais trop grande.
— Ce n’est pas le bon moyen, m’expliqua maman. Il faut commencer par les photos. C’est comme ça que font toutes les vedettes.
Sur le chemin du retour, maman acheta des catalogues. La Redoute, les Trois Suisses et Vert Baudet. C’est vrai qu’il y a plein de monde là-dedans. Des dames, des messieurs et des enfants... Les pages les plus drôles, ce sont celles où les dames sont en culotte. Ça n’a pas l’air de les gêner, elles sont toujours très souriantes. Moi, je ne voudrais pas qu’on voie ma culotte.
— Pourquoi ça s’appelle la Redoute ? demandai-je. Ils redoutent quoi ?
— De ne pas vendre ! répondit maman.
— Et les Trois Suisses ? Ce sont des petits-suisses qui se mangent ?
— Mais non ! Ce sont des Suisses, c’est tout ! Comme la garde suisse qui protège le Pape !
— Le Pape fait des photos dans le catalogue ?
— Non ! C’était juste un exemple !
— Qu’est-ce que c’est, un baudet ?
— C’est un âne ! cria maman. C’est fini, ces questions ?
— Mais pourquoi il est vert ? insistai-je.
— Parce que c’est un âne et qu’il bouffe n’importe quoi !
Je crois que j’énerve maman quelquefois. Tout de même, j’aimerais savoir pourquoi le baudet est vert.
♦♦♦♦
Quelques jours passèrent. J’avais presque oublié cette histoire de catalogue. Je dessinais tranquillement dans ma chambre quand maman entra.
— Ça y est ! dit-elle.
— Ça y est quoi ? répondis-je.
— J’ai un rendez-vous avec le photographe ! Ça va être très amusant, tu vas essayer des tas de vêtements et des chapeaux !
Autant vous le dire tout de suite : ce n’est pas amusant. D’abord, le photographe était de mauvaise humeur. Il s’arrachait les cheveux avec les petits de quatre ans.
— Reste assis ! Toi, mets-toi là ! Non ! Là ! N’enlève pas tes chaussures !
Il n’arrêtait pas de hurler. À la fin, un garçon s’est mis à pleurer. Le photographe s’est effondré sur sa chaise. Manque de chance, un des gamins avait laissé sa sucette dessus. J’ai bien cru que le photographe allait se mettre à pleurer aussi.
— Je déteste les enfants, je les déteste ! répétait le photographe.
C’est à ce moment-là que je lui ai demandé pourquoi le baudet était vert. Il n’a pas répondu et il est allé s’enfermer dans les toilettes.
— Il doit être un peu fatigué, m’expliqua maman. Il faut dire qu’il fait une de ces chaleurs ici, avec toutes ces lumières.
C’était vrai. J’étais en sueur quand le photographe est revenu.
— Maquilleuse ! cria-t-il. De la poudre, elle brille !
Il parlait de moi. La maquilleuse m’a souri et a sorti sa boîte de maquillage. C’étaittrès joli, il y avait plein de couleurs pour les paupières, des rouges pour les lèvres, des crèmes...
— Il faut que je te mette de la poudre, dit la maquilleuse. Ce n’est pas beau sur les photos si tu as la peau brillante.
Elle m’a passé son pinceau sur les joues er sur le front. Elle m’a même mis un peu de rouge à lèvres. Maman n’était pas d’accord. Mais moi, ça m’a plu.
Pour la photo, je portais une salopette bleue avec un chapeau de paille. Il fallait que je tienne un arrosoir à la main et que je fasse semblant d’arroser des fleurs. C’était ridicule, les fleurs étaient en plastique. Le photographe ne s’est pas mis en colère avec moi. J’avais bien écouté et je n’ai pas fait de bêtises. Maman était fière. Mais je voulais avoir la robe de demoiselle d’honneur avec les cerises. Le photographe a dit que j’étais trop petite.
— Faudrait savoir ! hurlai-je. Pour les yaourts, je suis trop grande, et pour les robes de fête, je suis trop petite ! Je suis juste comme il faut pour une fille de huit ans !
Après, j’ai boudé. Je ne voulais pas du short écossais. D’abord, il était horrible. Finalement, on m’a donné un chemisier avec des lapins et une jupe blanche. J’ai accepté parce que j’aime bien les lapins. Et il y avait des pompons sur les sandales. Elles n’étaient pas à ma taille, les sandales. J’avais des pieds Énormes.
Pendant tout ce temps, maman parlait avec la maman de Stéphanie, la crâneuse qui avait eu la robe avec les cerises.
— Stéphanie prend des cours de danse, racontait sa maman. Et elle fait du théâtre. Elle va faire des essais pour jouer dans un feuilleton à la télé. Et puis, elle est rousse. Il y a beaucoup de demandes pour les enfants roux. Surtout dans la publicité...
Maman faisait semblant d’être admirative. Stéphanie a eu le short écossais. Ça m’a fait rigoler.
♦♦♦♦
Grâce aux photos du catalogue, maman a réussi à avoir un rendez-vous avec une directrice de casting. « Casting », c’est un mot anglais. Il faut dire que, dans la mode, ils sont un peu snobs. Ils ne peuvent pas parler français comme tout le monde. La directrice de casting est une personne qui cherche les comédiens pour les publicités ou pour les films.
La dame qui nous a reçues avait de grosses lunettes avec des papillons en brillants. Elle était très énervée, elle n’arrêtait pas de tripoter des trombones. A la fin, elle était obligée de les jeter parce qu’ils étaient tout déformés. Moi, quand je fais ça, on me fait remarquer que c’est du gaspillage.
— C’est une publicité pour une lessive, expliqua la dame. Il y a une grande famille avec quatre garçons et deux filles qui se salissent en jouant au ballon.
— Je vois le truc, dis-je. Quand ils rentrent à la maison, ils sont parfaitement dégoûtants et la mère met les vêtements dans la machine à laver et c’est propre quand ils ressortent.
— C’est ça, Caroline, répondit la dame. Tu es très intelligente.
Les pubs de lessive, c’est toutes les mêmes. Mais si la dame me trouvait intelligente, je n’allais pas la contredire.
— Caroline ressemble aux autres enfants que nous avons choisis, continua la dame. Il y a juste un petit problème.
— Je suis trop grande ou trop petite ? demandai-je.
— Non, tu es très bien mais... il faudrait que tu sois rousse !
— Vous ne voulez quand même pas que je la fasse teindre en rousse ! protesta maman.
— Chère Madame, c’est comme ça. Si vous voulez que votre fille travaille dans la pub...
— Je pourrai redevenir blonde après, dis-je. J’ai envie de passer à la télé, moi !
Maman n’était pas d’accord, mais elle a fini par accepter. Elle m’a emmenée chez le coiffeur.
J’ai tourné la pub pour la lessive. Jouer avec d’autres enfants, c’est la galère.
Un des garçons ne voulait jamais me lancer le ballon.
— Les filles, ça ne sait pas shooter ! a-t-il dit au réalisateur.
— Si, je sais ! ai-je répondu.
Et je lui ai shooté dans le tibia. Après, il s’est jeté sur moi. C’était très bien pour la lessive, on était couverts de boue. Mais le réalisateur n’était pas d’accord.
— Il faut faire ce qui est écrit ! hurla-t-il. Vous jouez gentiment avec le ballon !
Il ne connaissait rien aux enfants, le réalisateur. La seule chose drôle, était qu’il fallait changer de vêtements à chaque fois qu’on recommençait la scène. On était propres au départ et tout sales à la fin. On se déshabillait derrière un rideau. Le méchant garçon a essayé de me regarder pendant que je me changeais. Il s’est fait attraper par le réalisateur. Après, il ne voulait toujours pas me passer le ballon. Heureusement, sa mère est arrivée. Devant elle, il n’a plus osé m’embêter. Sa mère l’appelait tout le temps « mon trésor ». Pour le faire bisquer, je l’appelais comme ça, aussi.
— Envoie-moi la balle, mon trésor ! À gauche, mon trésor !
Même le réalisateur a fini par dire « mon trésor ». Le garçon était très vexé. Ça ne faisait pas rire sa mère, non plus. Je l’ai entendue parler avec une autre maman.
— Cette petite est très mal élevée, disait-elle.
— Et votre fils, il n’arrête d’espionner les filles derrière le rideau ! a répondu l’autre dame.
C’était la maman de la deuxième fille.
♦♦♦♦
Quand je suis entrée dans la cour de l’école avec mes cheveux roux tout neufs, mes copines ne m’ont pas reconnue.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? m’a demandé Sylviane. T’es tombée dans une bassine d’eau de Javel ?
— J’ai tourné dans un film pour la télé, j’ai répondu.
— Et ma grand-mère, elle est invitée par le président de la République !
— Mais c’est vrai ! j’ai hurlé. Même que c’est pour de la lessive ! Et ma maman, elle ne va plus acheter que cette marque-là, parce que c’est la meilleure, c’est le monsieur de la pub qui l’a dit !
— Oh ! Poil de carotte, poil de carotte !
Et toutes les filles ont rigolé avec Sylviane. Ça m’a énervée, alors je lui ai filé une baffe. Et la maîtresse est arrivée.
— En voilà des manières ! Vous vous battez comme les garçons maintenant ?
La maîtresse m’a dévisagée.
— Mais, Caroline... tu as les cheveux roux !
— J’avais remarqué, j’ai dit. C’est pour le travail. Je suis mannequin.
— Quelle crâneuse ! a marmonné Sylviane.
À ce moment-là, la cloche a sonné et on est allées en classe. Mais ça m’a donné à réfléchir. Peut-être que je devenais une sorte de Stéphanie. Ça, ça ne me plaisait pas. Je me connais tout de même : je ne suis pas une crâneuse. Pas dans mon cœur, juste un petit peu à la surface.
Les filles ont continué de m’appeler « poil de carotte » pendant un mois. Mais quand elles ont vu la publicité tous les soirs après « La roue de la fortune », elles voulaient toutes être ma meilleure amie.
♦♦♦♦
Maman m’a inscrite au même cours de danse que Stéphanie. Et au même cours de théâtre.Le premier jour de la danse, le professeur m’a prise en grippe. Elle n’arrêtait pas de me disputer.
— Tiens-toi droite ! Souples, les genoux ! Arrondis, les bras ! On dirait un sac de patates !
Je ne sais pas si c’est toujours comme ça quand on est une star. Mais moi, je commençais à en avoir assez qu’on me crie dans les oreilles.Stéphanie faisait tout bien comme il faut. Je voyais à son petit air ironique qu’elle se moquait de moi. Franchement, c’était nul, ces cours. Le professeur nous parlait comme si on avait trois ans.
— Faites le sourire avec les pieds, mes enfants ! La corbeille avec les bras ! Caroline, le cou d’autruche !
Vous avez déjà essayé de sourire avec vos pieds, vous ? J’étais la seule à réussir la valse à trois temps. Celle avec un pas sur le côté. Mon pépé me l’avait apprise mais je ne l’ai pas dit. Le professeur a été obligée de me faire un compliment. Mais, derrièremon dos, elle est allée rapporter à maman que je n’étais pas douée du tout. Cela m’a contrarié. Je faisais des efforts pour que maman soit contente.
Le théâtre, c’était un peu plus amusant. On jouait au zoo. Il fallait choisir un animal et l’imiter.
— Qu’est-ce que tu prends, toi ? me demanda Stéphanie. Moi, je ne sais pas.
— Tu devrais faire le dindon, répondis-je.
— Et toi, le chameau ! cria-t-elle.
Finalement, j’ai eu le loup. Et Stéphanie le lion.
— Le lion, il est plus fort que le loup, na ! dit-elle.
— Et c’est rien qu’un gros imbécile paresseux ! Le loup, il est très intelligent !
Le professeur s’est fâché.
— Ce n’est pas bientôt fini, les deux rouquines ! s’exclama-t-il.
— C’est pas une vraie rousse ! hurla Stéphanie.
— Je crois que vous allez nous faire les pies, a répondu le professeur. Vous n’arrêtez pas de jacasser !
Cet après-midi-là, Stéphanie avait un rendez-vous pour une audition. Une audition, c’est une rencontre avec les gens qui font les films. On parle avec eux de tout ce qu’on veut, parfois on joue une scène. Stéphanie était persuadée qu’elle aurait le rôle. Sale crâneuse.
Le pire, c’était maman. Elle racontait partout que j’étais mannequin. Je ne pouvais plus acheter le pain sans que la boulangère me demande quel effet ça faisait de passer à la télé. Le fils de la concierge voulait même une photo dédicacée. Je lui ai donné une page du catalogue et j’ai signé mon nom dessus. Après, j’ai appris qu’il l’avait échangée contre un autocollant des tortues Ninja.
Et il y avait la famille. Maman montrait les photos à tout le monde. En voyant celle où j’ai le chemisier avec les lapins et les sandales à pompons, mon cousin Jacquou s’est moqué de moi.
— Ouah, les péniches ! Elle chausse du quarante-deux !
J’ai eu beau lui répéter que les sandales n’étaient pas à ma taille, à chaque fois qu’il venait, il chantonnait :
— Ouah, quarante-deux fillette ! Quarante-deux fillette !
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Et avec tout ça, je n’avais plus une seconde à moi. Au début, j’étais trop occupée pour m’en apercevoir. Et vint le jour de l’anniversaire de Linda, ma meilleure amie, la vraie, celle d’avant la pub de la télé.
— Comment je m’habille pour aller chez Linda ? demandai-je à maman.
— Linda ? Quand ? répondit maman, surprise.
— Maintenant !
— Mais, Caroline, ce n’est pas possible ! Tu fais les photos pour le catalogue printemps-été cet après-midi !
— J’irai une autre fois ! dis-je.
—Ma chérie, tu as des responsabilités. Le photographe t’attend, tu ne peux pas le laisser tomber !
— Mais laisser tomber Linda, ça, je peux ! protestai-je.
— Il y a un temps pour tout, dit maman. Tu aurais dû me prévenir.
Je me mis à pleurnicher.
— Avant, je n’avais pas besoin... J’allais chez Linda quand je voulais !
— Je suis désolée, Caroline... Mais tu n’as pas le choix.
Maman était vraiment ennuyée. Pour me consoler, elle m’a offert un calendrier avec des Mickey.
— Comme ça, dit-elle, tu pourras noter tes rendez-vous, les datesd’anniversaire de tes camarades, les jours de vacances aussi...
La séance de photos s’est très mal passée. Je devais porter des maillots de bain. Je m’étais cassé la figure avec mes patins à roulettes, et j’avais les deux genoux couronnés.
Le photographe s’est mis en colère.
— Ce n’est pas possible, Madame ! a-t-il dit à maman. Comment voulez-vous que je réussisse mes photos avec une gamine pleine de bleus et de bosses ?
À cause de lui, maman a dû me confisquer les patins jusqu’aux grandes vacances. En plus, elle s’était mise en tête de me faire passer la même audition que Stéphanie.
— C’est vrai, après tout, dit-elle. Tu es plus jolie que cette petite peste !
♦♦♦♦
J’avais un rendez-vous pour l’audition. J’avais peur que ce soit comme pour le yaourt. Je n’avais pas envie d’être en compétition avec cinquante autres filles. Je n’avais pas envie non plus de jouer dans le film. Mais surtout, je n’avais pas envie que Stéphanie ait le rôle.
Dans la salle d’attente, il n’y avait que trois filles de mon âge avec leurs mères. C’est quelque chose que j’avais déjà remarqué, ça : on ne voit que les mamans, jamais les papas. Ça ne m’étonne pas. Quand on dit à mon papa ce que j’ai fait, il a toujours l’air surpris. Il ne s’occupe pas du tout de ma vie de star. Il préfère m’aider à construire mes puzzles de deux cents pièces. Je suis très douée avec les puzzles, et papa s’amuse bien aussi. Mais avec tout le travail que j’avais, je n’avais pas le temps pour les puzzles.
C’était mon tour. Dans le bureau, il y avait un monsieur et une dame.
— J’en ai assez, disait la dame. Ces gosses sont de vrais singes savants. Leurs mères leur ont appris quand il fallait sourire, quand il fallait pleurer ! Elles n’ont aucune spontanéité !
Elle s’est aperçue que j’étais entrée toute seule. J’avais demandé à maman de m’attendre.
— Bonjour ! me lança le monsieur.
— Salut, répondis-je. Mettons les choses au point tout de suite. Je ne suis ni trop grande ni trop petite.
Ça les a fait rire. J’en ai profité. Je n’allais pas laisser une chance à Stéphanie.
— Et je ne suis pas poil de carotte non plus !
— C’est intéressant, dit le monsieur. Est-ce que tu sais jouer du piano ?
J’aurais dû m’en douter. Il faut toujours qu’ils trouvent quelque chose qui ne va pas.
— Non, Monsieur. C’est important ? Parce que je peux faire semblant.
— Dans l’histoire, la petite fille joue du piano, m’expliqua la dame. Mais bon... On peut peut-être se débrouiller...
La dame regarda le monsieur et lui sourit.
— Elle me plaît bien, dit la dame.
J’ai promis à la dame que je prendrais des courses de piano. C’est comme ça, quand on est star. Il faut apprendre de nouveaux trucs sans arrêt.
C’est moi qui ai eu le rôle. Même que c’était un rôle drôlement important. J’avais quatre lignes à dire. Dans l’histoire, j’étais une petite fille qui prenait des cours de piano avec une dame qui était très triste. Je n’ai pas tout bien compris, mais je crois qu’elle était malheureuse parce que son mari était mort. Ou alors, il était parti, je ne sais plus. Le film s’appelait «La sonate au clair de lune». La dame jouait le morceau au piano et moi je disais :
— Oh, Madame, ce que c’est beau !
Et comme elle se mettait à pleurer je devais poser ma tête sur son épaule et dire :
— Pourquoi vous pleurez, Madame ?
Et elle me répondait que c’était parce que la musique était mélancolique. Mais c’était pas vrai. C’était parce que son mari était mort, enfin, parti... Et après, elle m’expliquait qu’elle devait s’en aller dans un autre pays.
Je lui répondais :
— Mais vous reviendrez ?
Elle promettait que oui et que je devais continuer à apprendre le piano pour lui faire plaisir. Et moi, je disais :
— Oui, Madame.
Tout s’est très bien passé. Le réalisateur m’a félicitée. Maman était très fière de moi.
Depuis, Stéphanie ne m’adresse plus la parole. Entre nous, c’est plutôt un soulagement. J’ai persuadé maman de me rendre mes patins à roulettes. Peut-être qu’un jour les gens de la télé auront besoin d’une pianiste qui fait du patin.Je ne veux plus faire de danse, mais je veux continuer le piano. Parce que, avec le piano, les pieds servent à appuyer sur les pédales, pas à sourire.
♦♦♦♦
Un soir, à table, papa m’a demandé brusquement si j’étais heureuse.
— Chéri, a répondu maman. Évidemment qu’elle est heureuse ! Elle a une vie formidable !
— Ce n’est pas à toi que j’ai posé la question, dit papa.
C’était très sérieux comme question. J’ai réfléchi avant de répondre.
— Il y a des fois où c’est bien, dis-je. Mais j’aimerais avoir plus de temps pour faire des puzzles avec mon papa.
Papa était tout ému et maman a ri.
— D’accord, dit maman. Tu travailles sûrement trop. Mais si tu veux, tu peux tout arrêter.
— Mais ça ne va pas t’embêter que je ne sois plus une star ? demandai-je.
— Je me ferai une raison ! répondit maman.
Les parents peuvent être super quand ils veulent. J’ai embrassé papa, j’ai embrassé maman. Et puis, j’ai dit :
— Je veux être pianiste. Maman m’a inscrite au conservatoire de piano. Et un jour, je serai une star. Une vraie. Une grande pianiste. Ou alors, je serai championne de patin à roulettes !
Moka
Ma vie de star
Paris, l’École des loisirs, 1997
Comment des morceaux du ciel avaient-ils pu se détacher et tomber ce jour-là dans la cour de la maison de broderie ? De grands tissus bleus fraîchement teints pendaient ça et là. Par moments, le vent les soulevait et les grandes jarres remplies d’indigo fermenté s’alignaient le long du mur, rangées du bleu d’azur au bleu-noir en passant par les bleus porcelaine, bleus myosotis, bleus outremer et les marines sombres, toutes les nuances d’une couleur naissante...
A l’ombre des étoffes ondoyantes, Setsuko soupirait en tirant son fil de soie. Elle finissait de broder une branche de cerisier en fleur, tache d’écume perdue au milieu de l’océan.Le tissu glissait de son genou. D’un regard à peine appuyé, la maîtresse du groupe lui fit signe de redresser son ouvrage. Les têtes travailleuses se penchèrent davantage, dénudant des cous graciles.
Le long de la joue de Setsuko glissa une larme, perle de sel sur une joue de coquillage. Elle avait beau s’appliquer, ses motifs étaient toujours maladroits. L’oiseau n’avait pas l’air de voler, la fleur était trop pâle, le dragon n’était pas assez éclatant, les papillons manquaient de légèreté... Son cœur se serrait, semblable à une fleur d’iris trouvée sous un arbre après une pluie de grêle...
Cependant, tout comme ces vieilles femmes qui cognent doucement leurs socques de bois sur les pavés, le temps s’était avancé petit à petit sans qu’on y prît garde : il était l’heure de partir. Les brodeuses rangèrent leurs affaires et s’éparpillèrent au-dehors, tel un vol d’oiseaux avant la saison des pluies.
— Au revoir, au revoir ! pépiaient les petites filles. Demain, ce sera la fête des enfants, il faut se dépêcher si nous voulons être prêtes !
— Regardez, disait l’une d’elles, il y a déjà des cerfs-volants dans le ciel ! Regardez ! Une carpe ! Une grenouille ! Et aussi un chat !
Setsuko remonta la rue. Elle marchait sans même regarder devant elle, elle s’écartait de son chemin. Les lampions de papier commençaient à s’allumer, les enseignes se balançaient au gré du vent, heurtant parfois les murs. Il faisait un peu frais. Des nuages de soie rose traversaient le ciel bleu délavé, se pressant comme des demoiselles qui se rendent à une invitation !
Rien n’est plus réconfortant qu’une belle fête pour une âme triste ! Suivant la foule, les pas de Setsuko l’avaient entraînée très loin, jusqu’au bord du fleuve où les cerisiers étaient encore en fleur... S’en retournant, attirée par le son d’un shamisen [1], elle se trouva soudain devant un vieil homme et son kamishibaï [2]. Dans un cadre de bambou défilaient des images enroulées sur une tige. Alors commença l’histoire du Blaireau et du Renard. Les rires des enfants résonnaient comme une houle porteuse...
Le conteur modulait habilement un son rauque et affecté, simulant une voix de blaireau, articulant chaque mot, hachant chaque phrase : — Ooooh ! Désolé, Seigneur Renard, quoique absolument grandiose et fabuleuse qu’ait pu être votre transformation, hum ! hum ! Nous pouvons assurer, Nous, Blaireau d’entre les Blaireaux, roi de la Métamorphose, que nous vous avons reconnu ! Et malgré tout le soin que vous avez porté à imiter point par point l’immense cortège qui accompagne une princesse le jour de ses noces, vous avez laissé dépasser votre queue du manteau du dernier samouraï du cortège !
Le shamisen scandait la mélodie de la voix. L’image sur le kamishibaï était expressive, le blaireau se pavanait, arrogant, le renard confondu montrait une mine dépitée.
Setsuko riait aux éclats. Elle aimait bien cette histoire si souvent entendue lorsqu’elle était une petite fille. Elle l’avait même brodée, une fois, sur un kimono.Elle examina le vieux conteur. Il paraissait bon. Son visage parcheminé était aussi doré qu’une délicieuse galette croustillante, cuite au soleil des chemins.Il entama une fable qu’elle ignorait. Cette fois, il avait adopté la voix chevrotante et douce d’une vieille femme. Il évoquait l’étrange pays des fileuses maudites qui chantent des mélopées tout en travaillant. Il regardait Setsuko avec insistance :
— Viens, murmurait-il, viens chercher le fil de soie d’or, qui brode tout seul, tout seul...
Le ton se faisait envoûtant, impératif. Setsuko eut un frisson mais elle ne fit aucun effort pour résister à la séduction du sortilège. Le récit s’achevait, et, luttant contre la foule qui se dispersait, elle s’approcha.
— S’il vous plaît, emmenez-moi avec vous! Je veux retrouver ce fil !
Le vieil homme lui sourit; avant qu’il n’ait dit un mot, elle lui lança encore :
— Ma vieille tante ne rêve que de se débarrasser de moi, je vais la prévenir, c’est l’affaire de quelques instants.
Elle courut chez elle et revint peu de temps après, chargée d’un léger balluchon. Le vieil homme était prêt, qui l’attendait.
♦♦♦♦♦♦
Ils s’éloignèrent bientôt, dans le crépuscule du soir, la vieille ombre du colporteur tirant sa charrette et l’enfant marchant à ses côtés. Une pluie de printemps glissait sur les auvents des maisons lorsqu’ils quittèrent Kyoto. Ce n’était pas la première fois que quelqu’un désirait accompagner le vieux conteur sur sa route.
— Je m’appelle l’Homme aux Cent Voix, dit-il à Setsuko, mais tu peux m’appeler Otochan, ou papa. J’ai eu autrefois une petite fille qui te ressemblait.
Puis il entama une mélopée qui intrigua Setsuko.
Fileuses, fileuses,
Sirupeuses,
Brassez, brassez
L’étoupe
De vos cheveux.
Fileuses, fileuses,
Coupez les nœuds
Et baillez des filaments d’amants
Trop aimants.
Il lui parla alors des fileuses maudites.
— Où se trouve leur pays ? s’enquit Setsuko.
— Tout prêt ou très loin, la route qui y mène est toujours changeante, jamais la même.
La lune apparaissait derrière les monts puis elle se cachait, faisant des ombres sur les visages. Une paix infinie émanait du vieil homme. Les jours se succédèrent comme les nœuds du bambou sur sa tige...Un soir qu’ils étaient fatigués, une grosse pluie d’orage leur fît chercher un abri en toute hâte. Ils se dirigèrent vers une demeure au toit de chaume qui leur paraissait accueillante.
Une femme somptueusement vêtue les fit entrer. Tout en la suivant, ils admirèrent l’empilement de ses robes : une veste de cérémonie cramoisie couvrait le dos d’une robe-manteau turquoise qui laissait elle-même apparaître une robe écarlate. Le plus incroyable étaient les dessins si beaux, si fascinants qu’on les eût crus vivants. Il y avait même un dragon qui ouvrait et fermait la gueule, en crachant des flammes au rythme de l’ondulation des plis du vêtement.
Au milieu d’une pièce immense, des femmes habiles tissaient sur de grands métiers. Setsuko s’approcha et fut subjuguée par la beauté des matériaux. Etaient-ce les fileuses maudites ?Ils montèrent un escalier en bois derrière la femme. Elle leur indiqua un coin dans le grenier.
— Vous dormirez ici, leur dit-elle, mais soyez discrets, car mon mari rentrera ce soir fatigué. Il aura, bien sûr, besoin de repos.
Ils s’installèrent. Dehors, le vent mugissait comme un animal blessé. Ils étaient étendus sur leurs nattes, quand un vacarme intense les fît sursauter. Des piétinements de chevaux énervés mêlaient leur bruit à celui d’appels lancés par des voix rauques d’hommes. On entendit tout ce monde entrer. Par une fente du plancher, Setsuko essaya de regarder dans la pièce du dessous, mais tout était sombre! Les femmes avaient fini le travail de la journée et elles étaient parties. Un serviteur leur apporta des soupes chaudes dans des bols de porcelaine, finement décorés. Puis Setsuko s’allongea et s’assoupit à côté de son compagnon de route.
Dans la nuit, elle s’éveilla. Des frottements, des craquements, des chuintements, des bruits minuscules dans le silence profond lui firent dresser l’oreille. Elle descendit l’escalier. L’atelier semblait désert. Mais elle n’en croyait pas ses yeux. Car sur le plancher balayé par un rayon de lune couraient des araignées. Des araignées noires aux grandes pattes agiles, grosses comme des mains. Elles tiraient, tiraient quelque chose au bout d’un fil, grimpaient sur les tissus, tiraient encore... Cela dura longtemps, puis les tissus bougèrent ou plutôt non, c’étaient les motifs, les carpes, les oiseaux, les grues, les vagues, les paysages, qui tentaient péniblement de s’extraire de la trame du tissu. Ils se débattaient, voulant se dépêtrer des fils qui les retenaient, Mais les araignées serraient, serraient et, bientôt, il n’y eut plus aucun mouvement.
Setsuko, sidérée, se souvint des broderies de la robe de leur hôtesse qui paraissaient si habilement faites... Par quel sortilège devenaient-elles vivantes la nuit ?Juste à ce moment, elle sentit une présence derrière elle, une ombre s’avança au-dessus de sa tête, elle se retourna : une forme longiligne gesticulait avec ses grands bras. C’était leur hôtesse, revêtue pour la nuit d’une longue robe flottante couleur de suie. Femme-écarlate le jour, elle devenait femme-ombre la nuit.
— Que faites-vous là, comme une pie examinant un nécessaire à broder ? lança-t-elle d’une voix menaçante, venez immédiatement !
Et elle empoigna le bras de Setsuko, la força à la suivre.
— Ce que vous avez découvert est un secret, siffla la voix, et nul ne peut le révéler... Oui, les motifs sont vivants... Le maître de maison chasse jour et nuit pour les rapporter. À vrai dire, mon enfant, vous êtes une aubaine pour lui! Plus besoin de chasser ! Votre joli minois fera un très joli motif sur mon kimono vert !
Elle agita une sonnette. Pétrifiée, Setsuko vit les panneaux glisser, poussés par une main invisible. Des ombres noires couraient sur le sol. La femme donna un ordre. En un clin d’œil, les araignées se dirigèrent vers la malheureuse Setsuko figée par la peur, et grimpèrent sur elle tout en tissant. Setsuko se retrouva entièrement entourée d’une gangue de fils qui la maintenait comme dans un cocon. Puis, les araignées firent rouler ce cône duveteux en chantant :
Ah ! Bobine ! Ah ! oui, bobine !
Bobine es-tu maintenant !
Oui ! Oui ! Oui ! Oui !
Bobine ! Oui ! Bobine !
Sur ces paroles sans queue ni tête, elles l’amenèrent dans une remise attenante à l’atelier.Elles quittèrent le réduit et refermèrent le panneau mural sur le silence et la prison de soie de Setsuko.
♦♦♦♦♦♦
Au matin, le tissage reprit au rythme habituel. Le vieux colporteur s’était réveillé tôt, très étonné de la disparition de sa petite protégée.Aussi, quand la femme-écarlate lui affirma qu’elle était partie définitivement, il ne la crut pas. En refaisant lentement son balluchon, il se demandait comment retrouver la jeune fille. Aussi franchit-il l’entrée comme s’il partait, mais, à peine eut-il fait quelques pas, qu’il contourna la maison et se cacha derrière des buissons afin de mieux observer les allées et venues.Son attente ne fut pas déçue, car il assista bientôt au retour prématuré du maître de maison.Celui-ci venait de capturer un jeune homme de fière allure qui se débattait comme un beau diable.Pour en venir à bout, le maître et l’hôtesse en robe pourpre le renfermèrent avec Setsuko.
— Vous serez cousus ce soir même, saisis comme beaux motifs ! leur jeta la femme-écarlate.
Le jeune homme ne pouvait voir de Setsuko que les yeux, et ils semblaient deux papillons égarés dans un sombre bosquet. Il lui sourit comme il n’avait jamais souri à personne. Et il se passa alors entre eux ces choses indicibles qu’il est toujours vain de décrire... D’où pouvait bien venir ce rayon de soleil au milieu des ténèbres de la remise ?
De son sabre, le jeune homme tenta de couper les fils si serrés de l’enveloppe de Setsuko, mais en vain : cela lui aurait pris des jours et des jours. Il s’épuisait, lorsque du dehors, une voix se mit à fredonner :
Fileuses, fileuses,
Sirupeuses,
Brassez, brassez
L’étoupe
De vos cheveux.
Fileuses, fileuses,
Coupez les nœuds
Et baillez des filaments d’amants
trop aimants.
C’était l’Homme aux Cent Voix. Il était là. Il était revenu dans la maison, déguisé en vendeur d’œufs, de dangos [3], de mochis. [4] Comment s’était-il procuré cette tenue ? Au village peut-être... Ce qui est sûr, c’est qu’il avait cent voix.Il modulait le son sortant de sa bouche de manière incroyable et chacune de ses voix avait une qualité particulière. L’une d’entre elles pouvait dénouer les cordes et les liens.Une autre lui permettait de déjouer les serrures, d’ouvrir les panneaux.
Arrivé auprès de la jeune fille, sa voix toute en volutes débobina immédiatement le cocon, et Setsuko put étirer ses bras et ses jambes ankylosés.Seul un fil d’or restait enroulé autour de son poignet...
— Dépêchons-nous, chuchota le vieil homme, délivrons les motifs et fuyons !
Ils se glissèrent le long des cloisons, attentifs aux ombres dessinées sur le mur, inquiets au moindre souffle d’air. Puis le vieil homme se mit à chanter. Sa voix s’envolait tel un oiseau. Des panneaux se mirent à vibrer, à s’entrebâiller, et en sortirent, comme dans un rêve, des poissons, des nuées de grues cendrées, des arbres en fleurs, des cascades, des feuilles d’érable, des crabes et des rivages, des éventails, des vagues et même une montagne entourée de brume... Jamais, on n’avait vu une assemblée aussi étonnante...
Cependant l’alerte avait été donnée. La femme-écarlate s’était aperçue de la disparition du jeune homme et de la jeune fille.
— Tant pis, dit l’Homme aux Cent Voix, je ne puis vous suivre. Je vous confie tous les motifs, replacez-les à l’endroit qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Adieu Setsuko, accorde-moi une pensée de temps en temps. Il faut que je retienne cette femme. Sauvez-vous !
Setsuko se retenait pour ne pas éclater en sanglots. Ils se mirent à courir, entraînant à leur suite le fantastique cortège.
♦♦♦♦♦♦
Quant au vieil homme, il se dirigea résolument vers la femme-écarlate, bien décidé à l’affronter, à sa manière. Il lui barra le passage.
— Pardonnez-moi, Madame, mais je désire vous entretenir, je suis conteur et la jeune fille qui nous quitte est la meilleure brodeuse de kimonos de Kyoto. Permettez-moi de vous offrir tous les secrets qu’elle m’a révélés pendant notre voyage. Cela pourrait vous être fort utile...
— Laissez-moi, je dois rattraper ces motifs en toute hâte !
— Mais les dessins ne nécessitent aucun être vivant ! Ecoutez, ce qui est le plus important d’abord, c’est de choisir le matériau... De la soie pour les jours de fête, du lin ou du chanvre pour les jours ordinaires!
— Allons, laissez-moi passer, tout cela est sans intérêt ! Mais, poussez-vous donc, ce qui m’importe à moi, ce sont les motifs !
— Mais vous n’avez nul besoin de courir après eux ! La couleur ! Aimez-vous la couleur ? Chaque saison a sa teinte !... Au printemps, on portera des vêtements couverts de fleurs comme le prunier er le cerisier... En été, plutôt des tissus ensoleillés, avec des nuances d’azalée et de glycine... Pour l’automne, on se couvrira de feuilles d’érable rougissantes, ou de trèfle des buissons.
— Encore une fois, taisez-vous et allez-vous-en, vous voyez bien qu’il faut que je rattrape les motifs !
— Nous y voilà ! Ne vous impatientez pas car je vais vous dire comment vous en procurer ! Des motifs plus beaux que tout ! Écoutez-moi bien !
Et il parla d’une voix très douce, persuasive, la regardant droit dans les yeux :
— Au cours d’une promenade dans la campagne verdoyante sous le ciel immense, il conviendra de marcher longuement, puis de regarder autour de vous, de rêver, de voler les motifs avec vos yeux, puis de les garder tout au fond de votre esprit. Au retour, vous les conserverez à l’aide un poème, par exemple, au printemps :
La branche en fleur
Cachant la lune claire
Ou bien encore, en automne :
Robe de brume
Aux pans humides
ou encore
Un héron neige
Vole parmi les pins
Et il lui parla ainsi longuement, lui expliquant comment elle s’imprégnerait de ces poèmes afin de retrouver les motifs... Il lui fit oublier le temps.La femme-ombre était troublée, décontenancée. Quand il se tut, elle avait oublié, sous le charme de la voix du vieux conteur, jusqu’à elle-même, jusqu’à l’endroit où elle se trouvait :
— Voilà bien ! Voilà bien! Je ne sais plus où j’en suis, et maintenant les fuyards doivent être loin ! Tant pis! Puisque c’est ainsi, je vous retiendrai ! Puisque nous n’avons plus de motifs à broder, c’est vous qui entraînerez mes fileuses avec votre voix magique ! Vous qui êtes si fort en langage et beaux discours, vous les inspirerez et leur apprendrez leur travail !
Pendant ce temps, le jeune homme et Setsuko avaient rejoint la montagne. Comme le peintre pose délicatement quelques touches de couleur sur son estampe, ils recherchèrent la place de chaque motif avec beaucoup d’attention. Puis, après avoir déposé la dernière libellule sur un roseau, ils partirent sans encombre vers le village de Kaida. Car c’était là qu’habitait le jeune homme...
♦♦♦♦♦♦
Quelle fut la fin de cette histoire ? Il n’y avait pas de jeune fille plus belle et plus accomplie que Setsuko, aussi le jeune homme a-t-il très bien pu l’épouser... Ou peut-être est-elle retournée à Kyoto parfaire son art de brodeuse grâce au fil d’or... Nul ne le sait, mais le vieux conteur charma longtemps de ses poèmes le petit peuple de la maison mystérieuse et chacun se remémore encore le plaisir frais qui le saisissait lorsque la ritournelle s’envolait comme un chant d’oiseau au petit matin.
Comme l’hiver approchait, il s’allongea un soir et avant de rendre l’âme, écrivit son dernier poème :
Il est une parure
Pour chaque instant différente
♦♦♦♦♦♦
Je suis passée un jour dans cette contrée et c’est ainsi que j’ai appris l’histoire inachevée de Setsuko, brodeuse à Kyoto. Si vous désirez un jour retrouver cet endroit, je doute fort que vous puissiez réussir car la route qui y mène est toujours changeante, jamais la même...
François Richard; Anne Buquet
La brodeuse
Paris, Éd. du Seuil, 1995
[1] Le shamisen est un instrument de musique traditionnel japonais. Il a été introduit au Japon au milieu du XVIe siècle par la Chine et les îles Ryukyu, et a été rapidement établi comme un instrument de culture musicale importante dans son nouveau contexte.
[2] Le kamishibaï ou théâtre d'images signifie littéralement : « jeu théâtral en papier ». C'est une technique de contage d'origine japonaise qui date du VIIIe siècle, basée sur des images (planches cartonnées 37 x 27,5 cm, en papier à l'origine) défilant dans un petit théâtre en bois (à l'origine) ou en carton, à trois ou deux portes (butaï).
[3] Dango(団子?) est une boulette japonaise faite à base de mochi, une pâte de riz. Elle est souvent servie avec du thé vert.
[4] Petits gâteaux ronds, petites boulettes à plusieurs parfums : sésame, haricot rouge, cacahuète….
Dans le village de Sakata, les enfants jouent autour de l’arbre. Mais cela ne les empêche pas de tendre l’oreille, guettant le moindre bruit provenant du Congo, le grand fleuve qui coule non loin de là. Ils attendent le passage du bateau.
― Olélé ! Voilà le bateau ! Le bateau-courrier arrive !
Pour Kembo, c’est un grand jour. Quand le bateau qui transporte tant de merveilleuses marchandises ralentira, il s’en approchera et touchera sa coque. Et même, il montera à bord. La manœuvre est risquée, mais Kembo a pris sa décision :
― Mido, Eloni, venez ! Nous devons être les premiers à accoster !
Tandis que Mido et Eloni attrapent les pagaies, Kembo crie :
― Attention ! La pirogue va prendre l’eau, elle est trouée à l’avant!
Kembo bouche le trou avec un peu d’argile.
― Maintenant on peut y aller. Ma mère aimerait que je lui rapporte du savon et un tee-shirt.
Les feuilles des nénuphars frémissent au passage de la pirogue. Caché sous le chapeau d’un champignon, un crapaud va gober un insecte. Tout est si calme !
Mais soudain le crapaud se cache et les oiseaux s’envolent à grand bruit. Qu’est-ce qui a causé cette agitation, flanquant une frousse bleue aux enfants ?
C’est le serpent noir qui hante le fleuve.
Il vient de filer entre les hautes herbes. Kembo entonne alors la chanson de Sakata, notre village, celle qui donne du courage :
Dans le fleuve agité eh! eh!
Il faut pagayer avec force eh!
Dans le fleuve agité
Il faut pagayer avec force.
Au loin, d’autres enfants pêcheurs reprennent le refrain.
Kembo et ses amis remontent le courant avec un peu plus d’ardeur. Bientôt la pirogue quitte les eaux calmes de la forêt pour rejoindre le fleuve. À l’endroit où les deux bras se rencontrent les flots bouillonnent, formant un tourbillon. Mido et Eloni crient :
― Nous avons peur ! Kembo, rentrons !
― Pas question, dit Kembo. Nous n’abandonnerons pas !
Un vent violent entraîne la pirogue. La panique s’empare des amis de Kembo. Mais Kembo sait déjouer les pièges de l’eau et il dit :
― Restez calmes ! Pas d’efforts ! Il faut se laisser porter par le fleuve.
La pirogue est secouée dans tous les sens. Et puis, d’un coup, la voilà sortie du tourbillon.
Kembo et ses amis attendent impatiemment l’approche du bateau qui ralentit mais ne s’arrêtera pas. Les passagers regardent les enfants, étonnés. Certains crient :
― Éloignez-vous ! Les remous sont dangereux !
À la première vague, la pirogue monte à l’assaut de la crête. Les passagers du bateau restent pantois devant l’adresse de Kembo et de ses amis qui, sûrs de réussir leur exploit, chantent à tue-tête.
De la rive, les parents suivent le spectacle.
― Oh ! Quelle adresse ! Quels acrobates courageux ! Vont-ils réussir à accoster le bateau ? Je n’ose pas regarder !
Certains parents crient, manifestant leur crainte.
― Moseka, il ne faut pas avoir peur ! Nos enfants portent leurs gris-gris, je vois d’ici les rubans rouges !
Les garçons ont raté l’accostage. Le choc contre le flanc du bateau a été rude, et l’émotion intense quand les enfants ont entendu éclater la pièce d’argile qui bouchait le trou de la pirogue. Mais Kembo et ses amis ont gardé leur sang-froid.
― Vite, l’autre pirogue ! crie Kembo.
L’autre pirogue appartient sûrement à un pêcheur déjà monté à bord du bateau-courrier. Kembo saute dedans, il prend une amarre et la lance vers les mains qui s’agitent au-dessus de lui. Soudain la corde se tend.
― J’ai réussi ! s’écrie Kembo, qui est hissé à bord.
Mais Eloni et Mido ont moins de chance, leur pirogue se retourne et les voilà dans l’eau. Pour eux, c’est raté.
♦♦♦♦
À bord du bateau-courrier, on se croirait vraiment au marché. On y vend de tout. Une chose jaune et noir brille dans l’ombre. Est-ce un jouet ? Kembo s’approche. La chose à vendre est un boa.
― Nioka ! Nioka ! (serpent ! serpent !), crie Kembo rempli d’effroi.
Et il part en courant.
Sous le chapiteau en bois, ça sent très bon. Les passagers dégustent des beignets de manioc que les femmes ont fait frire dans l’huile de palme. On troque et on palabre. Des riverains viennent d’accoster, ils apportent des poissons et des bananes plantains. Mais Kembo ne doit pas s’attarder, il a des achats à faire.
Kembo se faufile entre les marchandises. Il arrive devant un étalage de conserves, de robes et de pagnes où enfin il trouve ce qu’il cherche. En attendant que le savon et le tee-shirt soient emballés, Kembo regarde un véhicule chargé de caisses, au fond du bateau.
― Ce sont des médicaments pour un hôpital de la Croix-Rouge, explique le marchand. Tiens, voici les commissions pour ta maman !
La sirène retentit. Vite, vite ! Il faut quitter le bateau qui va reprendre sa vitesse ! Kembo glisse son petit colis en sûreté dans sa culotte et plouf ! il plonge. Il va nager comme un poisson pour rejoindre dans l’eau Eloni et Mido.
Le bateau s’éloigne. Ballottés par les remous, les enfants rivalisent d’adresse afin de se hisser sur leur pirogue retournée. Mido et Eloni sont déçus. Mais c’est juste une occasion de perdue. Au prochain passage du bateau-marché, ils monteront à bord, comme Kembo.
Cette fois ils y réussiront, c’est sûr.
Dominique Mwankumi
Les petits acrobates du fleuve
Paris, L’École des loisirs, 2000